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LES
CARYATIDES
Parlons des Caryatides. Êtes-vous conscient que le spectateur
qui les regarde a envie de les caresser, de les étreindre
? On parlait à linstant de sculptures plus ou moins
lisses
Il
y a une chose évidente dans ces sculptures, cest la
place de la main. Il faut bien voir que tous les traits,
enfin ce qui peut apparaître comme des traits, sont la marque
des doigts dans la terre. Je suppose donc que le spectateur
a envie finalement de remettre ses mains là où jai
mis les miennes.
Ce sont vraiment des traces de doigts ?
Oui,
tout à fait, elles ont été faites sans aucun des outils
utilisés pour la sculpture, comme les couteaux
mais
uniquement avec les mains, avec des gestes très violents :
je prenais la terre, je la tordais... Cétait au départ
un grand pain de terre rectiligne, grosso modo. Je
lai vraiment tordu dans tous les sens, ou plutôt dans
le sens dune composition que javais déterminée.
Un travail surtout à pleines mains : arracher la terre,
la re-balancer, et je pense quon le sent au toucher
Cest encore une histoire de puissance, avec ici en
plus la féminité, la grâce, le travail du mouvement ascendant,
de la spirale ?
Oui,
il y a la spirale. Chacune des Caryatides est gérée par
une spirale différente. Cest ce qui fait la torsion
des pieds jusquau torse. Cétait la première
idée de cette sculpture : partir de ces pains de terre
très rectilignes et, tout de suite, la première chose, donner
une torsion, déjà la vie.
La
torsion cest le mouvement : par rapport à la
verticalité, dès que vous donnez une torsion, cest
un passage à lhorizontalité, qui est traduit là par
des petites obliques, des petits escaliers.
Quand
jai commencé ces sculptures, je navais pas lintention
de faire des corps, je voulais simplement faire des choses
en mouvement. Et il sest avéré que dès quon
met une torsion dans une verticalité, et bien cest
un corps qui arrive. Et leffet de drapé, même là,
qui donne donc ce côté un peu féminin, comme des robes,
nest pas du tout voulu non plus. Il y a même un côté
un peu grec là dedans mais, en même temps, cest autant
un drapé que les strates des falaises, les différentes couches
géologiques : vous avez des mouvements parallèles,
pseudo-parallèles, avec des formes contournées. Un peu aussi
comme dans les lignes dun arbre, quand vous voyez
un arbre arraché, toutes les fibres du bois. Jai été
sûrement influencé par cela, parce que quand je suis allé
en Grèce, dans une île qui sappelle Thasos, il y avait
comme des falaises de marbre qui descendaient dans la mer ;
on voyait très bien toutes ces strates, ce qui ma
fait automatiquement penser au drapé grec. En fait je pensais
autant falaises que corps.
Pourquoi le nombre de quatre ?
A
partir du moment où on choisit de donner une torsion, il
y a pour moi quatre modalités différentes de cette torsion.
A partir dun aplomb donné, on peut faire quatre torsions,
chacune exprimant des choses différentes : il peut
y avoir des torsions très extériorisées, des torsions plus
intérieures, qui vont peut-être plus se tourner vers soi-même ;
ça peut avoir un côté joyeux ou au contraire un côté dramatique.
Cest un peu un vocabulaire, un alphabet, ces quatre
torsions. En fait, toutes les sculptures sont, grosso
modo, basées là-dessus.
Simplement
après, la position des bras, de la tête, des différents
membres, de la jambe en avant ou en arrière ... mais là,
comme c'est réduit à la puissance dune simple expression,
à savoir le rapport bassin-jambes avec le torse, là, dune
certaine manière, ce sont les quatre possibilités de la
sculpture en mouvement. En même temps, cest un beau
chiffre, quatre, cest la " quaternité ",
cest une sorte de totalité, comme les quatre points
cardinaux, les quatre saisons, etc.
Vos corps sont souvent en mouvement, il y a souvent un contrapposto,
une spirale. Il y a finalement peu dattitudes figées.
Même vos foules de personnages qui regardent le spectateur :
il y a toujours un dynamisme
Oui,
il y a le mouvement. Il y a en même temps lexpression
du tragique, mais du tragique au sens grec, pas forcément
du tragique dans le sens mélodramatique, mais qui a vraiment
une action, parce que la vie cest une action, cest
lidée aussi du destin, il y a quelque chose qui se
joue, auquel on est confrontés. A partir du moment où on
est dans la vie, cest quon a à jouer quelque
chose. En sculpture, ça se traduit plutôt par le mouvement.
Mais,
plus récemment, jai aussi fait des sculptures très
hiératiques. Elles sont encore assez rares ; je ne
sais pas du tout si cest une nouvelle orientation,
ce que ça va donner. Là, je cherche la sculpture dans son
côté plus sacré, au sens de lancienne tradition, dans
la sculpture égyptienne ou indienne. La sculpture égyptienne
est très importante. Avant je révérais beaucoup la sculpture
grecque ; cest elle qui a vraiment fait ma formation,
aux Beaux-Arts et même après. Par la suite jai beaucoup
aimé la sculpture du Moyen Age. Et maintenant, de plus en
plus, jai cette attirance vers la sculpture égyptienne,
assyrienne, et même la sculpture préhistorique, donc des
époques beaucoup plus anciennes.
Là,
évidemment, ce nest plus du tout le mouvement, cest
la position
Cest un mouvement intérieur ?
Non,
ce nest pas le mouvement ; il y a une force intérieure.
Cest ça aussi lidée du hiératisme : quon
sente toujours quil se passe quelque chose à lintérieur,
qui vient à lexpression sur la surface, à lextérieur,
mais dune manière beaucoup plus contenue. Ce qui ne
lui donne pas moins de force, moins de puissance. Simplement,
ce sera dans limmobile, un état beaucoup plus basé
sur lidée de verticalité. Léquivalent de la
verticalité en sculpture, cest la transcendance en
philosophie, quelque chose qui relie le haut et le bas
Cest larbre, laxis mundi
Oui,
cest larbre, tout à fait, laxis mundi,
lidée du pilier central. En revanche, le mouvement
étant beaucoup plus lié à lhorizontal, à lhorizon,
cest le monde dici, celui dans lequel on se
déploie.
Vous n'avez pas pris de modèle pour ces Caryatides. Comment
les choisissez-vous, le cas échéant : vous les aimez
charnues, avec un beau derrière ?
(rires) En
général, pour le corps féminin en tous cas, jaime
les corps plutôt fermes, je ne dirais pas charnus, mais
proches de lidéal de la beauté classique, à savoir
le dos relativement petit par rapport au bassin. Il y a
à mon sens deux types de beautés féminines : il y a
la beauté du nord, des Flandres, des pays germaniques, quon
voit dans les peintures du XVème siècle, avec un dos très
long, et au contraire une beauté plus du sud
La fesse méditerranéenne !
Voilà,
italienne, une partie de la France, le côté grec pour la
sculpture, où là, au contraire, le dos est relativement
court, à vrai dire de la même hauteur que le bloc hanches-bassin.
Je penche plutôt vers ce côté classique parce que je trouve
que ça donne une certaine densité au corps.
Je ne crois pas en avoir vus, mais est-ce que vous faites
des portraits de gens que vous connaissez ?
Oui,
jen ai fait, mais ça fait très longtemps ; il
sagissait surtout dexercices. Aujourdhui
je nen fais plus : cela me semble toujours très
délicat de faire un portrait parce que je me suis aperçu
que quand on rentrait vraiment dans laventure de la
forme dun visage, dune tête entière, il y a
des tas de choses qui sortent, cela fait comme une sorte
dincursion dans le mental du modèle
Qui vous dérange
Qui
est assez terrible !
Mais le modèle est volontaire !
Oui,
mais quelques fois il ne sait pas à quoi il sexpose
(rires). En fait je considère ça comme un exercice très
périlleux, et pour linstant mais je pense que
jy reviendrai - je nai pas le temps (rires).
La photo montre les Caryatides en terre. Jaimerais
quon parle un peu de la lumière, fondamentale dans
votre travail.
La
photo a été prise dans latelier. Cest un atelier
magnifique car il a une lumière zénithale, lumière idéale
pour la sculpture. Cest la lumière qui vient du haut
vers le bas, elle décrit donc toutes les formes, dans leur
advenir autant que dans leur rentrée : dès que ça rentre,
cest noir, dès que ça sort, cest blanc. Moi,
jadore travailler avec cette idée de faire vibrer
la lumière, par des contrastes très vifs entre cette lumière
et le noir.
Toujours dans lidée de la lumière, est-ce que vous
pensez à la destination dune uvre lorsque vous
la réalisez : plutôt dans un parc, un jardin, une place,
plutôt à lintérieur ; lumière naturelle ou artificielle ?
Je
ny pense absolument pas. Je travaille toujours à la
lumière naturelle. La meilleure lumière, qui conviendrait
au sculptures, est donc cette lumière, venant du haut. La
première destination dune sculpture, cest dêtre
dans latelier. Je les fais, en fait, pour latelier.
Cest très égoïste !
(rires)
Vous savez, elles vont rester ici un certain temps avant
quelles ne partent, si elles partent. Cest ainsi
pour la majorité des sculptures.
Il
y a les sculptures de commande, qui sont généralement destinées
à lextérieur : elles vont alors, dune certaine
manière, se retrouver dans le même élément. Si ce nest
pas à lextérieur, cest dans des lieux que je
connais. Par exemple pour le Christ, la lumière ne venait
pas tout à fait du zénith, mais dune légère oblique.
Pour
celles qui ne sont pas des commandes, je ne sais pas où
elles sont destinées, je ne peux pas penser quil vaudrait
mieux quelles aillent à tel ou tel endroit. Je pense
à ce quelles aillent déjà dans le lieu où elles naissent.
Je voudrais quon parle un peu du figuratif, de labstraction,
de la suggestion. Ce que vous faites est assez suggéré.
Abstraction ou figuration ?
Je
ne fais pas tellement de différence entre ce quon
appelle abstraction et figuration. Par contre je fais une
grande différence entre dun côté lorganique
et de lautre le géométrique.
Tout
mon travail est basé sur lorganique. Cela peut prendre
des tournures très figuratives, comme lacadémie, des
tournures un peu moins figuratives, comme les Caryatides
où on peut voir des personnages mais aussi autre chose,
et ça peut prendre une tournure parfaitement abstraite,
comme la Guerre, dont on parlera tout à lheure :
on peut y voir une sorte de bataille - cest pourquoi
je lappelle " Guerre " - mais
cela peut aussi évoquer des tas dautres choses, comme
des choses minérales, des choses végétales, comme une forêt.
Ce
qui est important cest que ce soit des formes qui
aient un lien plus ou moins direct avec la vie, avec léclosion,
avec le printemps, avec toutes ces choses là. Cest
pour ça que jappelle ça " organique " :
cest lié à un rapport au corps, et quand je parle
de corps, cest aussi bien le corps humain que le corps
animal ou le corps végétal.
En
revanche, lidée du géométrique est totalement exclue.
Lidée de faire des angles, des choses comme ça, nest
pas de mon domaine de la sculpture. Ce sont des choses qui
sont pour le coup vraiment abstraites, au sens premier du
terme, cest à dire retirées de la vie. Et comme cette
idée de vie intérieure se traduisant à lextérieur
est vraiment première ... vous voyez bien comment ça peut
prendre toutes sortes de formes, du moment que ça reste
organique.
Les Caryatides de la photographie sont en terre. Elles existent
également en bronze. Comment gérez-vous ces bronzes ?
En
général je fais des sculptures en terre. Celles qui donneront
lieu à des bronzes sont, sauf exceptions très rares, des
sculptures en terre. Je les fais cuire ensuite, et
les laisse souvent reposer longtemps dans latelier.
A un moment donné je les regarde, et je me dis alors que
ça pourrait peut-être faire un beau bronze.
On parlait de lumière tout à lheure ; elle change
complètement sur du bronze
Dans
le bronze, la lumière change, mais en même temps il y a
quelque chose de formidable : on retrouve la sensibilité
lumineuse de la terre lorsque je lai travaillée, cest
à dire lorsquelle était humide. Parce que quand elle
sèche elle devient mate, et quand elle cuit encore plus.
La cuisson est une sécheresse terrible, en fait, qui change
complètement la lumière. Dans le bronze, avec son côté satiné,
brillant, on retrouve cette sensibilité lumineuse de la
terre humide, parce que quand elle est humide, meuble, en
train dêtre modelée, la terre a une certaine brillance,
proche de celle dun métal oxydé, dun métal patiné.
Cest pour ça que cest vraiment bien, le bronze :
on retrouve la première chose quon a travaillée.
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