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LE
CHEVAL-LOUP
Nous sommes toujours dans les bêtes, avec cet animal, qui
est très récent je crois. Cest du plomb ?
Oui,
ça cest très récent, ça date de lautomne dernier.
Cest un alliage de plomb et dantimoine, qui
est un métal dont on ne peut rien faire à létat brut,
seul, car il est très cassant. En revanche il a lavantage,
lorsquil est allié à du plomb, de rendre ce dernier
plus solide.
Il y a une structure ?
Cest
une technique un peu particulière que jai mise au
point : une somme, en réalité, de toutes les techniques
du travail du métal. Dun côté il y a un aspect de
fonderie : je fonds comme des sortes de plaques de
métal. Ces plaques là sont ensuite soudées entre elles,
découpées, laminées, ciselées, quelques fois trouées...
Trouées avec quoi ?
Soit
à la perceuse, voire carrément à la hache. Le plomb est
dur, mais il reste encore suffisamment tendre, par rapport
à de lacier par exemple, encore très modelable. On
peut même le découper avec de grands ciseaux.
Je
travaille également avec la meuleuse. Il y a donc toutes
sortes dengins, ce qui fait un peu toutes les techniques
du métal : fonte, soudure, ciselure, emboutissage.
Ensuite il y a un travail de patine, avec des acides, parce
que le plomb a un aspect très argenté, brillant. Ce sont
des patines oxydantes, donnant un côté bleu, mat, qui prend
beaucoup mieux la lumière, qui ne la rejette pas à lextérieur.
Cest quoi, cest plus un chien que
Alors
pour moi, je lappelle " Cheval-loup " :
il a des pattes de cheval, mais dans sa position, il hurle
comme un loup. Cest une sculpture qui est à mi-chemin
entre les cavalcades que j'ai faites, et le Cavalier qui
attend : dun côté il y a un mouvement, une sorte
doblique, des pattes arrières jusquau sommet
de la tête, mais en même temps il est vraiment là, sur ses
quatre pattes, très ancré. Cétait, dune certaine
manière, lidée de rendre compte de linstinct
animal par son cri, son hurlement, sans aucune condition,
en totale liberté, sa pulsion, et en même temps retrouver
là aussi un certain hiératisme. Cela me fait penser aux
bestiaires du Moyen Age : certaines bêtes qui sont
plus ou moins des monstres, des bêtes un peu imaginaires,
comme des dragons, des chimères, mais qui, à mon sens, rendent
compte de choses qui sont à lintérieur de lindividu
et qui sexpriment de temps en temps. En plus, la technique
dont je vous ai parlé se rapproche un peu du travail de
largent au Moyen Age : on martelait, on soudait,
on sertissait les différentes pièces.
Cest un travail de dingue !
Cest
du travail.
Combien de temps cela vous prend ? On retrouve toujours
le principe de la première journée ?
Cest
le même principe : il faut que dans la première journée
il y ait vraiment quelque chose.
Vous travaillez là à lopposé de la sculpture sur bois :
au lieu denlever, vous ajoutez
Cest
un travail dassemblage et donc effectivement dajouts.
Mais de temps en temps jenlève, quand je découpe,
etc. Mais enfin cest plutôt positif, plutôt en termes
dajouts que de retraits. En même temps je ne peux
jamais oublier que jai fait beaucoup de taille, que
je suis vraiment un tailleur.
Elle est impressionnante, voire violente !
Elle
est violente, mais en même temps figée, statique. Cest
très médiéval pour moi.
Il
y a également un rapport de symétrie. Pas du tout de torsion :
elle est à peu près équivalente sur cette face là et sur
lautre. Lidée de symétrie fait aussi partie
du hiératisme, qui nest cependant pas incompatible
avec celle de mouvement.
Le
mouvement peut prendre la figure de la torsion, cétait
le cas des Caryatides, mais il peut aussi prendre la figure
dun état un peu instable dans lespace, à savoir
loblique. Une oblique n'est ni une verticale, ni une
horizontale, donc cest une figure de linstabilité.
Déjà ça, simplement en soi, ça vous donne une dynamique.
Mais si vous inscrivez cette dynamique dans une symétrie,
vous obtenez une dynamique hiératique, et ça jaime
bien. Cest linstinct en tant quil peut
être aussi quelque chose de très élevé, de très noble. Ce
nest pas linstinct de la bête, du monstre. Pour
moi cest un peu une bête sacrée.
Toujours en ce qui concerne votre façon de travailler :
est-ce que vous éprouvez des difficultés à décider quune
uvre est finie, quil ny a plus rien à
y ajouter ?
Cela
se traduit dune manière relativement simple. Ce nest
pas moi, ou à vrai dire volontairement moi, qui décide que
la sculpture est finie ; cest quand lénergie
que javais à y consacrer disparaît. Je vous le disais,
le premier jour, cest 100 %, et tous les jours suivants,
ça diminue. A un moment donné il ny a plus dénergie,
donc la sculpture est finie. Ça
se fait comme ça, cest une longue descente. Pour les
grandes sculptures, surtout la taille, ça met plus de temps
; pour les sculptures comme le Cheval-loup, ça met moins
de temps ; pour les terres, je peux faire la terre quasiment
dans la journée, quand elle est de petites dimensions. Cest
vraiment une question de force que javais à y consacrer :
quand elle sest éteinte, doucettement, comme la fin
dune bougie lorsqu'il ny a plus rien à brûler,
la sculpture est terminée.
Après,
une fois que lénergie sest arrêtée, il est hors
de question dy revenir parce que je ne serais plus
dedans. Ou alors je fais une autre sculpture. Ça
mest arrivé, pour des terres, de les balancer :
ce quon appelle les remettre au bac : remettre
de leau dedans et recommencer, voilà.
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