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LE
CHRIST
Le bois est un de vos matériaux de prédilection. On parlait
tout à lheure dun respect envers ce dernier.
Comment le choisissez-vous, doù vient-il, quelles
sont vos préférences, avez-vous travaillé des bois plus
nobles que dautres ?
Sauf
exception, il y en a eu une seule, je travaille toujours
le bois des forêts françaises. Jai travaillé une seule
fois un bout dacajou que javais récupéré.
Jaime
travailler ces bois. Je ne les ai pas vus naître, je ne
les ai même pas vus pousser, mais au moins je sais doù
ils viennent. Je ne sais pas comment lexpliquer, mais
cest important. Nous avons en France de très beaux
bois, notamment le chêne. Il y a aussi tous les arbres fruitiers :
jai beaucoup travaillé le poirier, le merisier, le
noyer
Ce sont des bois très durs ?
Non,
ils se défont beaucoup mieux que le chêne. Cest le
chêne qui est le plus dur, dans les bois quon travaille,
avec le châtaignier. Les bois fruitiers sont mi-tendres ;
ils ont un fil très dense, ce qui fait quils se défont
bien dans tous les sens. Avec le chêne il faut plus respecter
la direction du fil.
Ce
sont des arbres qui viennent la plupart du temps de la même
scierie, avant quils ne soient débités, naturellement.
Il y a la forêt juste à côté : on voit doù ils
viennent. Cest une très belle forêt dans le Perche.
Dans votre processus de création - on parlait des esquisses,
etc. - le bois vient à quel moment ? Est-ce que vous
le choisissez avant ?
Il
mest arrivé davoir le morceau, et que je me
demande ce que jallais en faire. Aujourdhui,
le plus souvent, jai déjà fait lesquisse en
terre. Je vais donc chercher la bille de bois dans laquelle
je pense que la sculpture va sinscrire le mieux, en
essayant de perdre le minimum de bois
Toujours cette idée de respect
Voilà.
Le respect passe aussi par cela. Et puisqu'on a pas le droit
de se planter, il faut aussi en enlever le moins possible,
trouver la forme du bois qui est déjà, dune certaine
manière, plus ou moins celle de la sculpture, dans laquelle
on voit déjà la sculpture. Ce qui fait quen général,
je nenlève jamais plus dun tiers du bois, ce
qui est très peu. Je suis très content de cela.
Par
exemple, pour cette sculpture du Christ bon, les
bras sont rajoutés, cest un assemblage de menuiserie
larbre que jai trouvé avait déjà sa forme,
vous voyez, cette courbe là. Tout ça cest vraiment
le fil du bois, en fait cest la direction. En plus
il avait une légère torsion qui correspondait à ce mouvement
denroulement
Toujours la spirale
Oui,
il y avait la spirale, mais qui est tout de même ici relativement
légère. Donc ça cest un morceau de chêne, avec deux
petites poutres de chêne rajoutées pour les bras
Il sagit dune commande pour une église, nest-ce
pas ?
Oui,
léglise Saint Paul, à Meythet, près dAnnecy.
Cétait un concours ?
Non.
Jai été amené à rencontrer larchitecte de léglise,
puisque cest une église qui venait dêtre achevée.
Il recherchait un sculpteur. On sest pas mal entendus
tous les deux. Il voulait un Christ sculpté en croix, qui
soit en contraste avec un Christ qui serait peint à côté,
en fresque, le Christ de la Résurrection. Pour ce contraste
il voulait un Christ vraiment mort, non seulement en croix,
mais qui soit très souffrant, parce quon peut représenter
le Christ en croix comme ayant déjà une certaine élévation.
Il y a toutes sortes de possibilités. Lidée était
de faire un Christ à lapothéose de la souffrance et
de la mort. Cest pour ça quil est vraiment très
dur
On retrouve cette souffrance dans les mains
Oui,
les mains sont très expressives, un peu comme dans le Christ
du retable dIssenheim, de Grünewald ; il y a
un peu cette idée là.
Et ici, dans le parti, le toucher, on retrouve un peu des
Caryatides : des traces de doigts, la griffe ?
Oui,
cest toujours cette idée de faire vibrer la lumière.
Là, mon outil de prédilection, cest la tronçonneuse.
Vous continuez à travailler le bois à la tronçonneuse ?
Oui,
le Christ a été fait exclusivement à la tronçonneuse. Il
y a peut-être quelques coups de gouge, mais même le visage,
même les mains on voit dailleurs les petites
stries même les doigts
Cest une grande tronçonneuse ?
Non,
la chaîne, enfin la lame, est grande comme ça (30 cm). Elle
est électrique, ce qui fait quelle est quand même
un peu plus maniable que les grosses tronçonneuses à essence.
Enfin, cest le même principe, cest tout de même
un outil assez impressionnant !
Jaime
beaucoup cet instrument parce que, dune certaine manière
cest comme vous dites, cest la griffe. On sent,
même si ce nest pas fait à la main, forcément, que
cest comme pour les Caryatides, comme cette trace,
parce que cest un outil qui peut être très précis,
et qui fait vraiment bien vibrer les formes, qui peut faire
beaucoup de contrastes de lumière ; ça donne une surface
qui nest pas du tout lisse, mais qui par contre peut
être très tendue
Ce nest pas lisse mais tout de même doux
Oui,
cest ça, il y a une certaine tension des formes, grâce
à cette grande précision, et aussi à la longueur de la lame :
on peut jouer sur des formes longues, allongées.
Dès
que jai commencé à travailler le bois, ça a été la
tronçonneuse. Cest parce que je connaissais lexistence
de ces petites tronçonneuses que je me suis mis à le travailler.
Cela me plaisait vraiment : quand vous maniez la tronçonneuse,
vous êtes en face de la chose, la lame dans le prolongement
de laxe du nez, et vous pouvez vraiment rentrer dedans.
Tandis quavec la gouge, cest sur le côté. Cest
ce que jaime, comme si je maniais une épée à deux
mains. Encore la bataille et le chevalier...
Une confrontation
Exactement.
Directe. La gouge, cest une technique qui ne permet
pas de faire de grands trous, à moins dutiliser une
chignole, etc. Tandis quavec la tronçonneuse, vous
avez une longueur de lame de 30 cm : quelques fois
cela marrive de la rentrer intégralement dans le bois ;
alors là cest une jubilation extraordinaire !
(rires)
Vous voyez bien que vous prenez du plaisir ! Vous me
dites que vous travaillez le bois à la tronçonneuse. Mais
le Bouddha, par exemple, fait pour lUNESCO ?
Il
a été fait à la tronçonneuse, quasiment intégralement. Même
les formes très tendues ont été faites ainsi, en la faisant
déraper. A ce moment là vous arrivez à tendre les formes.
Et il y a simplement un tout petit coup de rabot, mais vraiment
très léger, à la fin, uniquement pour la dernière surface.
Non, vraiment, je trouve cet outil archi-complet !
Vous pouvez commencer à attaquer une sculpture à la tronçonneuse,
et aller ainsi jusquau peaufinage
Oui.
Il y a beaucoup de sculpteurs qui utilisent la tronçonneuse
pour dégrossir. Mais ensuite ils retournent à la gouge,
tandis que moi, jaime bien lutiliser du début
à la fin.
Dans
le Christ, cest une seule courbe qui relie le bras
aux pieds. Cest vrai que pour ça, la tronçonneuse
va très bien : je la fais courir, ce qui suit la ligne
du bois, mais aussi le graphisme, je dirais presque naturel,
de la chose, quand la tronçonneuse semballe.
Ce
Christ a ce côté très douloureux, les bras sont très tendus,
la tête en bas ; il y a une force, mais en même temps
il y a une certaine légèreté due à la courbe. Il est aussi
comme un oiseau ; il a des bras tellement grands, comme
une mouette, si vous voulez, qui plane un peu, doù
la courbe ; ça lallège
Cest encore la même chose : violent et très léger
Oui,
vous avez toujours un peu les deux contrastes. En même temps,
il y a aussi quelque chose qui lallège encore
: les formes sont très denses par rapport aux axes. On peut
faire parfois des Christs très musclés, très larges, mais
ici il est complètement
la forme sest comme
réduite pour se rapprocher de ce qui la sous-tend à lintérieur,
à savoir laxe.
Cest
laxe qui gère les formes en sculpture : laxe
des jambes, laxe des cuisses, laxe du torse,
etc. Et là il y a cette idée que la forme sest rapprochée
de lui au maximum : si elle sétait rapprochée
encore plus, cela deviendrait illisible en termes de corps ;
ce ne serait plus que des axes.
Cest
une idée qui mest venue de la vision de certains Christs
romans. Il y en a notamment un au Louvre, et dans pas mal
d'autres églises : ce sont des Christs en bois dont
les formes sont tellement simplifiées que cest vraiment
le passage à laxe. Il ny a presque plus que
laxe qui est lisible, ce qui évoque aussi pour moi
lidée de la transcendance : lextérieur
des chairs sest résorbé lextérieur des
chairs, cest le monde de lapparence au
profit du monde intérieur, qui sexprime sculpturalement
par lidée de laxe : ce qui sous-tend les
formes, à lintérieur, mais quon ne voit pas.
Cest un peu de la métaphysique.
Cest
pour ça que cétait bien de traiter le Christ de cette
manière là. Une manière un peu médiévale, mais en même temps
il y a quand même une sorte de réalisme de la cage thoracique,
qui est un peu plus Renaissance. De toutes façons, on nest
plus au Moyen Age, et le travail à la tronçonneuse excluait
cette sensibilité là. Jai essayé un peu de tout faire
tenir : un expressionnisme qui est presque baroque,
avec une plastique qui est, elle, beaucoup plus recueillie.
Il est comment, sur place ?
Il
est au fond de léglise, derrière lautel, dans
le chur. Il y a une énorme fenêtre qui donne dessus,
en oblique ; il est très bien.
Et la lumière, elle vient de
Elle
suit laxe, la courbe.
La fresque a été exécutée ?
Oui,
la fresque a été placée après. Les deux fonctionnent vraiment
très bien ensemble : autant lui est vraiment comme
ça, autant le Christ en résurrection est vraiment ouvert.
Une autre question générale : le marbre, la pierre,
vous les travaillez encore un peu ?
Non.
Je ne dis pas que je ny reviendrai pas, mais pour
linstant non. Jai travaillé surtout le marbre.
Cétait un marbre très dur, celui des Pyrénées, très
sec
Cest la Victoire ?
Oui,
cest ça, et dautres sculptures. Très cassant,
je lai travaillé dune manière très violente,
au trépans, une énorme perceuse. Je ne lai pas véritablement
taillé, ce qui fait quil a un aspect très brut, très
roche, très falaise. Je pense que si je retravaillais maintenant
la pierre, ce serait une pierre beaucoup plus tendre, un
calcaire en fait, du même type que celui des sculptures
romanes. Je le travaillerais avec les outils des tailleurs
de pierre du Moyen Age, comme le taillant, sorte de hache.
Jy
pense de temps en temps, mais ce nest pas pour maintenant,
parce que ça ne se ferait pas dans latelier, de toutes
façons, à cause de la poussière
Cest aussi lidée
dêtre dehors à la campagne
La monumentalité : est-ce que vous aimeriez voir vos
sculptures dans des tailles gigantesques, dans des lieux
publics ?
Gigantesques,
non. Il y a toujours la possibilité de faire agrandir les
sculptures, mais ça ne me plaît pas. Jaime bien travailler
seul, ne pas me faire aider. Ce qui veut dire que pour les
sculptures monumentales, de grandes dimensions - déjà à
léchelle humaine il faudrait que je sois seul,
ce qui limite forcément.
Autrement,
lidée davoir des sculptures dans des lieux publics
est extraordinaire : cest offrir la possibilité
à des gens, qui passent par là, de les voir. On peut toujours
supposer que pour le simple passant, le fait de voir une
sculpture va générer des choses en lui.
Par
contre la question est de savoir où mettre les sculptures.
En ce moment je minterroge beaucoup là-dessus. Pour
linstant cétait dans des lieux très biens, des
lieux qui, dune certaine manière, nétaient pas
en prise directe sur la ville. Des lieux plutôt intérieurs,
plutôt clos, où on sattendait un peu à ce quon
allait voir. Cest vraiment une question que je me
pose : je vois mal
Vous vous voyez mal à la Défense !
Oui,
ça me poserait beaucoup de problèmes, pour le coup. Étant
donné que ce serait une commande, ce ne serait plus du tout
une sculpture que je ferais pour moi. Il y aurait vraiment
cette idée dexotérisme, de vouloir parler à beaucoup
de monde. En plus, mettre une sculpture dans une ville,
telle que la ville est en ce moment
Les villes ne
sont plus vraiment propres à recevoir les sculptures. Ce
sont des endroits où il y a les voitures, tout ça va très
vite, fait beaucoup de bruit ; ce ne sont pas franchement
des espaces de méditation. Vous me direz : il y a les squares.
Mais en général ils sont déjà bien pourvus en sculptures,
enfin à Paris tout à fait.
Mettre
une sculpture sur une place, cest une chose qui, pour
moi, nest pas évidente. Je ne dis pas que cela ne
se produira jamais, pas du tout, mais cest quelque
chose qui me pose question.
Pour rester dans le Christ, quel est votre rapport à la
religion ?
Il
y a deux aspects là-dedans.
Dune
part, il y a mon rapport à lhistoire de la sculpture.
Jai passé beaucoup de temps à regarder les sculptures
anciennes et encore maintenant dont la plupart
sont religieuses, puisque cétait la grande source
de la commande dans les siècles passés. Cela a joué beaucoup.
Dautre
part il y a eu un effet retour : être confronté à ces
sculptures religieuses ma amené moi aussi à me poser
des questions sur le rapport au monde, au monde de lhomme,
et la place de la transcendance, la place du sacré. Ce sont
des choses que je travaille de plus en plus. Développer
une forme dans lespace, ce nest pas du tout
un geste anodin, cest quelque chose qui nécessairement,
pour moi, a un rapport avec le sacré. La mise en forme,
cest une sorte de recréation du monde, et donc une
interrogation sur le monde. Quand je dis sacré, ça peut
être aussi philosophique, mais sans que je lexplique
en termes de concept. Cest simplement le fait de faire
cela, de se lancer dans cette entreprise là, qui est pour
moi nécessairement dans un contexte sacré. Alors après,
il est un peu naturel quil y ait certaines de mes
sculptures, même dans leur représentation, qui évoquent
des choses sacrées ou bien textuellement, ou dans leur atmosphère.
On parlait tout à lheure du Cheval-loup : pour
moi cest quelque chose de sacré, même si dans lanecdote
Cest
indissociable de lidée dart, de parler du rapport
au monde, de linscription, de la manière aussi dont
la réalité soffre à nous, du monde des apparences.
Qui dit parler du monde des apparences, dit parler de ce
quil y a sous les apparences, donc de lessence.
Là aussi on est toujours dans un vocabulaire sacré, religieux,
spirituel...
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