LE CAVALIER

• On va rester dans la terre, pour parler du Cavalier. Il s'agit bien d'un cheval ?

Oui, ça fait aussi partie de mes sujets de prédilection. Non seulement les chevaux, mais surtout les cavaliers, des chevaux avec des hommes dessus. C'est pour moi très important : c'est la relation de la bête avec l'humain. La bête incarne, d'une certaine manière, la force, l'instinct, là aussi la pulsion animale, mais dans son côté très fort, très simple. Le cavalier est normalement celui censé contrôler cette pulsion, et il est évident que c'est une image de ce qui se passe à l'intérieur : on est toujours confrontés avec d'un côté en nous la volonté directrice et de l'autre toutes les choses qui grouillent, qui ont envie de nous mener là où on ne veut pas aller.

Alors la plupart du temps ils sont en mouvement...

• Oui, je vous disais tout à l'heure que votre travail était toujours dynamique ; là, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est statique, ce Cavalier !

Avant de faire celui là, j'en ai fait beaucoup en mouvement : de grandes chevauchées, des batailles. Là, il y avait toujours cette problématique du mouvement, voire de la vitesse.

Ici, j'ai voulu passer un peu à autre chose qui, d'une certaine manière, se rapproche de ce que je vous disais sur le côté hiératique que je peux donner à certaines sculptures depuis peu : cette présence très verticale, renforcée par la masse qui se trouve entre les pattes du cheval ; quelque chose qui vient un peu de la représentation des taureaux assyriens. Arrimer la bête dans la terre : ça se traduit par la masse, le poids.

Le travail des mains est un peu ici le même que dans les Caryatides : on sent les doigts, mais en même temps c'est beaucoup plus caressé, donc beaucoup plus doux, ce qui donne beaucoup moins de mouvement et de folie. C'est de plus un mouvement qui fait descendre : j'ai, la plupart du temps, caressé la terre, dans le sens descendant, ce qui renforce encore l'ancrage dans le sol. Et aussi cette bête, naturellement pour moi c'est un cheval, mais ...

• il est un peu mutant...

Oui, il est un peu bizarre, parce que j'ai souhaité renforcer son côté archaïque, préhistorique, primitif. Il ne s'agissait pas d'avoir un rendu naturaliste ou réaliste. Pour moi, l'idée de cette présence lourde allait avec quelque chose de très ancien, cette idée d'une bête telle qu'on pouvait éventuellement la représenter au Moyen Age, dans les enluminures ou dans les chapiteaux des églises. Ce n'est pas inspiré directement de tout ça, mais c'est un peu dans cet état d'esprit là, où on doit passer outre les apparences pour aller à fond dans l'intention de ce qu'on veut faire. Et alors là, pour le coup, le cavalier ne domine pas vraiment la bête.

• On a le sentiment qu'il s'interroge...

Oui, comme vous dites, il est en train de s'interroger. Je l'appelle aussi " Celui qui attend " : il est dans l'état d'expectative, il ne sait pas très bien ce qui va se passer, si tant est qu'il se passe quelque chose. A mon avis il ne se passera rien, il va rester toujours comme ça ; il est presque fossilisé, il a un aspect presque minéral. C'était aussi cette idée là, l'idée du temps, du temps suspendu. C'est comme si c'était très ancien, et que cela pouvait durer encore comme ça, d'où l'absence complète de mouvement, la parfaite staticité de la chose. D'ailleurs, la première personne qui l'a vue était un type qui voulait me vendre des bandes dessinées. Il est arrivé dans l'atelier ouvert, ça devait être en été. Il ne connaissait strictement rien à la sculpture, de toute évidence, donc avec un oeil parfaitement neuf, et la seule chose qu'il ait dite, alors qu'il voyait que j'étais en train de la faire et que donc, par définition, la sculpture était neuve, en cours, était " Oh ça doit être quelque chose de très ancien ! ". C'était le plus beau compliment qu'on pouvait me faire parce que c'était exactement ce que je recherchais.

• Est-ce que vous supportez un regard tiers lorsque vous travaillez ?

Alors ça non, jamais. C'est absolument hors de question. S'il y a des gens qui arrivent, je m'arrête de travailler. Je n'ai jamais travaillé avec quelqu'un dans mon dos ou me regardant, parce que ça trouble ma concentration. C'est vraiment un truc de solitaire ; je ne sais pas, c'est comme une prière, c'est comme un moine, c'est vraiment comme rentrer en contemplation. Il faut se retrouver seul avec soi. En fait on n'est pas seul avec soi mais seul avec son monde. Toutes ces sculptures sont l'incarnation d'images, d'archétypes que je véhicule, et il faut vraiment ... c'est un jeu où il faut naturellement être seul. Et c'est justement parce qu'on a été seul que les sculptures peuvent être montrées, paradoxalement. C'est parce qu'elles sont authentiquement le résultat d'un processus intérieur qu'elles peuvent éventuellement parler à quelqu'un d'autre. C'est parce qu'elles auront fait un circuit complet à l'intérieur d'une âme, d'un esprit, qu'elles pourront parler à d'autres esprits, d'autres âmes. C'est un peu mon credo, quelque peu mystique.

• Si quelqu'un vous regardait, vous feriez peut-être en fonction de cette personne...

Naturellement, il y aurait toujours une volonté de plaire. De la même manière, je déteste qu'on voie mes sculptures en cours. Parce que quoi qu'on me dise, si on me dit que c'est très bien, c'est très ennuyeux parce que ça voudrait dire qu'il faut que j'arrête là, alors que je n'ai pas fini, et si on me dit que c'est nul alors que c'est en cours... Donc quelques soient les réactions qu'on pourrait avoir, ce serait très mauvais, de toutes façons. Je montre les sculptures quand elles sont finies.

• Le Cavalier me fait penser à Don Quichotte...

Oui, il y a de ces figures un peu énigmatiques, qui viennent de très loin d'ailleurs, qui sont comme des symboles aussi, avec ces moulins ... Justement, Don Quichotte, c'est comme le mien qui attend, qui se bat contre ce qui n'a pas lieu d'être.