LA GUERRE

• Ce thème de la foule est important pour vous, statique ou dynamique, armée ou non - si on peut y voir des armes - à cheval ou non. Pourquoi ?

Là, j'appelle ça " la Guerre ". Cela vient d'un thème précédent, qui était celui des batailles. Mais les batailles, c'était très figuratif, violent, souvent avec des chevaux.

Ces nouvelles sculptures sont venues de la vision des haies d'arbres, des forêts. Tous les dessins qui sont derrière moi viennent de ça. J'y voyais toutes ces formes là, comme une sorte de combat, de vibration, d'intrication des différents arbres entre eux, des rameaux qui vont dans un sens, qui vont dans l'autre.

Cela a généré aussi une idée encore un peu plus vaste : on est toujours, d'une certaine manière, confrontés à la guerre. Ce que j'appelle " guerre " c'est la confrontation, la mise face à face de soi avec l'ensemble des choses. Pour moi c'est toujours un combat, mais pas forcément une hostilité. Un combat est d'abord une rencontre, c'est une sorte de vibration entre deux choses. D'un côté ce serait le sujet, et de l'autre toutes les formes. Pour moi, là où c'était le plus flagrant c'était avec les végétaux, les arbres.

Je n'ai naturellement jamais participé à une bataille, mais j'imagine, après avoir lu beaucoup de récits des guerres du Moyen Age et les chansons de geste, qu'il y avait une confrontation tellement totale qu'on s'oubliait soi même : le guerrier rentre dans sa guerre comme dans un océan, en immersion dans la bataille, il se perd complètement. Et là il se passe quelque chose : il se transforme, c'est là où il devient un héros ; il est transcendé. C'est un peu ça que je cherchais à dire. C'est pour ça que la Guerre, si on veut, on peut y voir des personnages : les petites choses en fer, que j'ai serties, seraient des lances.

• Cette sculpture est aussi relativement récente ?

Oui, ça date aussi de l'automne dernier.

• On perçoit une évolution, quand on regarde tous vos dessins de batailles : l'impact, la violence sont peut-être maintenant moins présents...

La violence est présente d'une manière autre. Il n'y a plus la figuration et il y a, d'une certaine manière, un mouvement, mais un mouvement qui est différent. Dans les mouvements des batailles précédentes, c'était vraiment la dynamique, la vitesse, souvent deux choses qui se rencontrent. Tandis que là, il y a des tas de formes qui se répètent, comme des rythmes, trois ou quatre petites formes, qui sont soit verticales, soit obliques.

Là aussi, c'est un peu comme dans le Cheval-loup, finalement. D'un côté il y a un mouvement, parce que ces formes suivent différents axes, un rythme un peu musical. Mais en même temps le fait que ces formes se retrouvent vraiment sur le plan - ce n'est pas exactement un bas-relief car ça peut se voir des deux côtés, mais c'est très inscrit dans le plan, comme une sorte de compression de bataille dans le plan - cela évoque quelque chose de hiératique : c'est un espace qui devient irréel...

• ... Bidimensionnel...

Bidimensionnel, qui n'est plus l'espace réel de la vie, en trois dimensions, mais qui est complètement rassemblé d'une manière quasi-abstraite dans un espace qui n'est pas tout à fait bidimensionnel, puisqu'il a quand même une épaisseur, mais qui s'en rapproche. On passe donc ici à un autre niveau de regard. C'est l'espace de l'imaginaire, l'espace du rêve. Ce n'est plus l'espace réel, vraisemblable, tangible. C'est quelque chose d'autre, qui est pour moi du domaine de la confrontation avec toutes les informations extérieures. En même temps, c'est aussi lié à l'emprise de la ville, de Paris : cette sorte de mouvement perpétuel, d'énorme violence, de bruit et de fureur...

• ...D'agression...

Oui, mais pas forcément en mal. C'est le fait qu'il se passe des tas de choses ; c'est ça aussi que j'appelle " la Guerre ", cette confrontation perpétuelle dans laquelle il faut se situer ou au contraire se noyer, pour qu'il se passe quelque chose.

Quand j'ai fait ces sculptures là, parce qu'il y en a plusieurs, j'étais moi aussi presque en train de danser devant la sculpture, j'y allais vraiment franchement, comme si j'étais moi-même immergé dans l'océan des formes. J'avais un vague souci de composition, peut-être au départ, mais tout de suite après il fallait y aller ; c'était comme une sorte de transe, quelque chose de complètement libéré qui fait que j'étais moi-même le guerrier à l'intérieur de la bataille que j'étais en train de modeler, de sculpter. C'est pour cela que je n'appelle plus ça " bataille " mais vraiment " guerre ". Pour moi " guerre " est un mot plus fort, plus générique, plus globalisant.

• Est-ce que vous prenez du plaisir à sculpter ? Quand vous me parlez de cette transe, de cette extériorisation ...

C'est une extériorisation, mais je ne sais pas si c'est forcément du plaisir. Plus que par l'idée de plaisir, je vous répondrais par l'idée de nécessité. Il y a un moment donné où il faut y aller.

• On en revient à votre première journée...

Oui. Par contre, j'aurais beaucoup de déplaisir à ne pas le faire. C'est en fait une sorte d'impératif. Il faut bien voir qu'il y a certaines sculptures qui sont beaucoup de désespoir, qui sont très dures à venir : ça retourne des tas de choses ; en même temps je cherche, j'ai des directions que je pense claires dans ma tête et, quand je les suis, je m'aperçois qu'elles ne sont pas si claires. Il y a des moments d'angoisse ; je me demande ce que je fais là, ça ne va pas du tout.

La part de plaisir ? Non. Éventuellement, je peux avoir du plaisir quand elle est finie.

• Oui, l'avis des spectateurs, vous en tenez compte, cela vous fait plaisir, cela vous est égal ?

Oui, c'est bien sûr très important. En plus il y a quelque chose qui est assez formidable avec la sculpture : les gens, quel que soit leur degré, leur niveau de culture, d'intérêt travaillé pour la sculpture, y voient toujours quelque chose ; elles rentrent vraiment dedans, à cause de l'atmosphère qu'elle génère, il y a comme une sorte d'ambiance, on sent qu'il s'y passe quelque chose.

Je trouve toujours cela fascinant que les gens puissent rentrer dans ce que j'ai fait. C'est quand même au départ destiné à mon unique public, à moi. Je ne tiens pas vraiment compte de leurs critiques parce que ça, c'est impossible.

En revanche, le fait qu'elles rentrent dans une sorte de fascination, là, c'est quelque chose de très important pour moi ; ça veut dire aussi que je ne travaille pas complètement pour rien ; je veux dire qu'il y a quelque chose qui se passe, il y a un échange, d'une certaine façon.

• Sans entrer dans des considérations pompeuses, vous apportez quelque chose à ces personnes qui entrent en rapport avec vos oeuvres. Est-ce que vous pensez à tout cela, est-ce que vous croyez avoir un rôle à jouer ?

Non, mon seul rôle, c'est de remplir ce pourquoi je suis fait, ma fonction si vous voulez : répondre à la nécessité de faire telle ou telle chose lorsqu'elle se présente. Si, par la suite, ça peut donner quelque chose aux gens, c'est un supplément, c'est en plus, très bien. Mais je ne peux absolument pas me penser comme ayant à dire quelque chose aux autres.

• Il y a bien un message ?

Bien sûr qu'il y a un message. Mais il faut bien que les choses soient claires : le message que moi j'y mets n'est pas forcément celui que les autres vont voir, et c'est très bien, c'est normal. Je ne peux pas penser non plus à ce que les autres vont penser, parce que ça sera forcément différent de moi. Non, la seule chose, c'est faire la sculpture de la manière la plus honnête par rapport à moi, aller jusqu'au bout...

• On l'a dit, honnêteté par rapport à la matière...

Par rapport à la matière, par rapport à moi, à ce que j'ai envie de faire, à ce qui s'est un jour proposé à moi dans ma petite tête ; aller jusqu'à l'apothéose de cela. En rendre compte au plus près, être vraiment fidèle, faire son boulot honnêtement. C'est quelque chose de très important. Aller jusqu'au bout du possible, du moment.

• Et quand vous regardez une oeuvre réalisée il y a un certain temps, est-ce que vous pouvez vous dire que vous n'étiez pas allé alors jusqu'au bout, qu'il faudrait y revenir ?

Non, je ne vois pas les choses sous cet angle là. Je me dis que ce que j'ai fait à cette époque là, c'est ce que j'étais à cette époque là. Je peux naturellement y trouver des imperfections, des choses que je ne ferais pas comme ça maintenant ; au moment où je l'ai fait, j'étais ça, voilà.

• Pour en revenir à la technique, c'est ici aussi du plomb ?

Oui, c'est un peu la même technique que le Cheval-loup, sauf qu'en plus il y a donc des éléments en fer oxydé, rajoutés dans le plomb par un procédé proche du sertissage, comme en bijouterie : je plaque les choses, après je ressoude, je les fais rentrer dans la matière, elles sont comme inclues dedans. Ce qui a l'avantage de créer un rapport de coloration. J'aime jouer entre le fer et le plomb : Ce dernier, quand il est oxydé, a un aspect bleuté, ton froid, et là, avec le fer, vous avez un ton chaud.

Il ne me viendrait pas à l'idée, ce qui a été beaucoup fait autrefois, de peindre mes sculptures. Je considère que c'est la matière qui doit donner les couleurs. Alors justement, quand je peux utiliser plusieurs matières, je suis très content, je fais des rapports colorés.

• Est-ce qu'il y a des matériaux que vous n'avez pas encore travaillés, que vous aimeriez sculpter ?

J'ai sculpté un peu tous les matériaux dits " nobles " de la sculpture : la pierre, le bois, la terre, donc la terre cuite, le bronze, et le plomb, qui a pas mal été utilisé aux XVII et XVIIIèmes siècles, ce qui s'est un peu perdu après.

J'ai également utilisé des matières un peu moins nobles, devenues traditionnelles au XXème siècle, comme le plâtre direct, monté directement, sans moulage, sur l'armature.

Par contre il y a les matériaux modernes, comme les plastiques, les résines : ça je déteste, c'est vraiment des matériaux synthétiques qui n'ont pas...

• ...Qui n'ont pas l'âme dont on parlait ...

Voilà exactement. Et en plus leur mise en oeuvre est techniquement assez périlleuse, ce sont des matériaux très toxiques, qui sentent, et moi ça m'embête de travailler la sculpture avec un masque. En même temps le plastique, c'est une absence de poids, d'existence réelle. Je ne supporte pas ces trucs là ! (rires)

• Une question plus générale : allez-vous à des expositions ?

Je vais surtout voir les grandes expositions classiques. Je me balade aussi de temps en temps dans les galeries, quoique je le fais aujourd'hui un peu moins souvent, parce qu'il y a toute une partie de l'art contemporain qui ne m'intéresse pas. Je ne veux pas porter de jugement, je ne la nie pas, mais elle ne m'apporte pas grand chose.

Par contre j'adore aller me balader en France pour voir les églises romanes. C'est vraiment une période qui est très importante pour moi. Avant c'était surtout la Renaissance ; je suis allé souvent en Italie, voir toutes les sculptures de Michel-Ange. Mais là, depuis quelques années, je considère que la grande sculpture de l'Occident, c'est l'époque romane, et particulièrement en France...

• Le tympan de Conques !

Voilà, c'est toutes ces choses là : Vézelay, Moissac, Beaulieu, tout ça.

Il y a aussi quelque chose de capital pour moi, c'est la contemplation de la nature. Je peux vraiment rester des heures devant une haie, que je dessine ou pas. C'est très important, ça va passer dans mon boulot...

• Oui, il y a deux façons de digérer : intégrer visuellement ou faire tout de suite un croquis...

Oui, je ne suis pas obligé de dessiner systématiquement.

• Vous faites quand même énormément de dessin...

Oui, mais je regarde encore plus. Et ça, évidemment, vous ne pouvez pas le voir ici, dans l'atelier. Je peux vraiment rester très longtemps à contempler une chose, à la campagne, ou un rocher au bord de la mer, etc. Je suis d'un naturel en fait plus contemplatif qu'actif. La sculpture, ça vient toujours après. Il faut vraiment que j'y sois contraint : à un moment, il faut que ça y aille. Mon sport préféré, c'est la contemplation. Je me force toujours un peu, quand il faut que je sculpte !

• ... peut-être parce que vous appréhendez la rude journée en perspective...

Oui, et puis mettre en oeuvre une sculpture, c'est quand même ... mettre en oeuvre un dessin, c'est facile, vous prenez votre feuille ... mais mettre en oeuvre une sculpture, dès que vous commencez dans les trois dimensions, là, ça y est, c'est le début des ennuis (rires). Il faut vraiment vouloir passer le cap, et pour le vouloir il faut qu'il y ait cette nécessité terrible. C'est toujours un peu une épreuve, de commencer une sculpture.